Autant une toile s’expose en galerie, qu’elle s’impose (dans le meilleur des cas !) dans un lieu privé où une ordonnance précède son installation.

L’objet n’est plus isolé, au fond d’une salle voûtée, qui nous ravit, au sens propre comme au sens figuré, au bout d’un tête-à-tête où la fascination de la rencontre exclut tout le reste.

Il devient un « objet » (presque) comme un autre, livré à la familiarité du quotidien. On ne le regardera plus longuement face-à-face. Notre regard a baissé la garde, il s’est fait oblique, fugace et désinvolte.

On ne le voit plus, en fait. Ou on le voit sans le voir. On passe à côté, on le frôle, on le devine mais on ne se « penche » plus sur lui.

Le paradoxe est le suivant : comment sauver de l’oubli ce que l’on voit très souvent mais de manière totalement distraite ? 

Réponse : nous ne pouvons rien pour ça, c’est à lui de s’imposer…quand il en est capable ! Il doit prendre sa place (nous avions fait le pari qu’il en avait une)  tout en informant différemment l’espace où nous évoluons, celui-ci n’étant, au fond, que la collection des places attribuées. 

S’imposer, dans ce cas-là, ne veut pas dire prendre le dessus. 

Dans un agencement réussi, il n’y a pas de dominante mais plutôt un équilibre subtil (on ne doit pas voir les jointures) et rassurant ( il y a un centre de gravité invisible qui fait que « ça tient debout tout seul »).

C’est pour cela que Matisse réduit la peinture à une seule finalité : la DÉCORATION. 

Processus qui se fait en deux temps, 

1/ mettre de l’ordre dans ses idées,

 2/ en simplifier l’expression.

Processus qui n’a pour seule ambition que notre apaisement, apaisement fondé sur le sentiment qu’un équilibre est possible et qu’on peut y trouver le repos de l’esprit.

Si l’installation des toiles de Michel peut se révéler périlleuse c’est qu’elles sont en équilibre, certes, mais en équilibre instable (c’est une notion qui existe en physique).

Elles échappent à la ritournelle dialectique je pose/j’oppose qui, invariablement, accouche de son triomphant je compose !

Dans ce monde-là (celui de Michel)  il ne saurait être question de conclure. Le dynamisme et le rythme qui irriguent ses grands formats tiennent à ceci : ce sont des moments, des captures de moments (d’où « l’instabilité « ), bref des stades des cycles de décomposition/recomposition  en perpétuelle voie de métabolisation. 

Ce sont des états intermédiaires, des entre-deux, des carrefours où hésite encore la matière à se décider dans telle ou telle forme.

Qu’elles ne soient pas définitivement fixées (qui dit que ce qui est définitivement fixé ne participe pas d’une illusion d’optique ?) ne plaident pas en leur défaveur. On peut les considérer comme des étapes invisibles ( le réel ne se limite pas au visible) de ce qui sans cesse se transforme, s’échange, évolue dans notre appréhension du monde et de l’autre. Comme disait Klee : « la peinture ne rend pas compte du visible ; elle rend visible. »

Ce sont des expériences intérieures qui témoignent du « bain primitif », de l’entrelacement en réseau et des renvois qui pullulent entre Le Monde, Moi et Autrui.

Si ceux-là n’étaient pas donnés d’emblée et en même temps, rien ne serait possible. Ce sont des présupposés. Il y a un déjà-là…

Une force seule ne veut rien dire. Elle ne peut se connaître que dans sa relation avec une autre force.

Un homme seul, c’est pareil. Il est absolument impliqué dans les mécanismes du JE/TU  et sa production d’un monde commun.

Je pose comme hypothèse que la partition des trois instances n’est pas assurée par des frontières étanches.

Il y a une zone où tout s’échange, se transmute, s’avartise. Où la multiplicité a pris le pas sur la tyrannie des identités.

La vie onirique en est la trace mais, plus sérieusement, c’est ce que R.M.Rilke nommait L’Ouvert.

Heidegger, lui , nous parlait de la Clairière de l’Être.

Michel, quant à lui, évoque un « monde plus large ».

Tout cela revient au même.

Il faut habiter à l’extrême périphérie du Moi  si on veut donner sa chance à la rencontre, quelle qu’elle soit.  

L’obstacle, c’est lui.

Sa dite souveraineté n’est qu’une fiction , un mythe, une religion de pauvre.

Bernard Nicolas.

Deux grands formats et un format vertical

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Deux petits formats

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Lors d’une exposition à Châteauvert – 83

Crédits photos : Claude Tiran